Marie-Claude Narbo Auteur de Nouvelles

Je suis née à Angoulême ville d’art et d’histoire mais la vie a décidé que je vivrais dans le sud de la France au bord de la Méditerranée et ensuite au pied du luberon. Les couleurs du matin m’ont toujours inspirée.

J’invente, je crée mes personnages avec la complicité de ma douce amie « page blanche »  qui sourit, parfois rougit, et même s’impatiente lorsqu’il m’arrive de l’oublier pendant  quelques jours.

LES CRAYONS DE COULEUR

La boite de crayons de couleur, Baignol Fargeon, dans leur boite multicolore.

La mer, le ciel, les yeux, crayons bleu.

Le soir, la nuit, crayons bleu de nuit.

Le soleil, les étoiles, le sable, crayons jaune.

L’ombre sous les arbres de la forêt, crayon violet.

Pour le bonheur et les fleurs, crayons de toutes les couleurs.

Ainsi, elle coloriait la Vie.

Un jour, elle dessina un soleil noir.

PANIQUE SUR LE BUREAU

Dans le silence, le secrétaire enfin partie, où seuls les bruits des voitures passant dans la rue apportent un peu de vie dans ce quartier tranquille. Soudain, dans ce silence un brouhaha se fit entendre venant du pupitre du jeune clerc.

-Arrêtez ! Mais arrêtez donc, on ne s’entend plus !

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La Page Blanche frémit, l’Encrier bascule dangereusement, le Porte- Plume et sa plume joue aux fléchettes, le Buvard est bavard, tandis que le Dico, fier de son importance et de son savoir, claironne à tue- tête. «  Mais où est donc passé Robert ? «

(Moi, je ne dis rien. Je suis la consigne, comme toujours je me ferai taper sur les doigts).

– Hé Consigne, crie la feuille blanche, as-tu réfléchi, à toutes les horreurs, les mots tordus, sans oublier leur sens caché, la tournure des phrases alambiquées, je te le dis Consigne, moi, je suis une page blanche, dont vierge ! Et c’est souvent, sur ma blancheur virginale que ce satané porte- plume et sa complice plumette, écrivent des mots, dont je ne connais pas toujours le sens, surtout quand je devine, que, ce sont des injures écrites dans leur langue savante, le latin comme ils disent.

-Tu râles encore après ta virginale blancheur, crient en chœur Porte-plume et sa complice Plumette. Sans nous, tu n’existerais pas. Tu n’es que le néant sur lequel nous écrivons la vie, l’amour, la mort, les joies, et, les passions. Tu nous entends divine blancheur ? Tout ! Tout ! Et grâce à nous, se trouve consigné à jamais sur ton néant.

La feuille blanche insultée se met à pleurer. Comme toujours son amie Buvard s’empresse de la consoler.

-Allez ma belle sèche tes larmes. Laisse les dire ces deux voyous, lui cet imbécile et son âme damnée de plume. Ils ont besoin de toi, comment crois- tu qu’ils pourraient décrire le Monde, sans ton support ?

-Vous pourrez dire tout ce que vous voulez s’écrie à son tour l’Encrier. Sans moi, sans mon sang, sans ma vie, toi la page blanche virginale, toi le guerrier armé de ta plume, toi le buvard sécheur de pleurs. Sans moi, vous ne pourrez rien ! Et, toi, la donneuse de consigne, sans moi je te le rappelle tu ne peux rien.

-Tu y vas un peu fort crie à son tour le Dico. D’accord, vous ne pourriez rien transmettre, ni prouver. À vous écouter, sans vous, nous retournerions dans la grande nuit de l’ignorance. Mais moi, je vous apporte la connaissance, le savoir…

-Ta gueule, lance le Porte- Plume, et, d’un geste rageur trempe sa petite amie Plume dans le sang de l’encrier.

Madame Consigne essaie de calmer la tempête, elle appelle Buvard à la rescousse, au moins pour sécher les larmes de Page Blanche, rien n’y fait. Porte-plume et Plumette lacèrent toujours le cœur de l’Encrier. Sauf Dico, fier comme un paon, et de toute son épaisseur intellectuelle, crie « Mais où est donc passé Robert ?«

FIN.                

 MarieC.

QUI ME VOIT ? QUI M’ENTEND ?

Jour de foire au village, le monde accourt de toutes les vallées. La grande prairie   désertée de ses vaches laitières qui d’ordinaire paissaient abritées du vent, la grande prairie est libre, libre aussi la cour intérieure du château, où depuis la veille des serviteurs dégagent le sol à grands coup de méchants balais fabriqués de simple fagots de joncs séchés. Il faut laisser la place aux chalands, aux badauds, marchands, artisans, bonimenteurs en tous genres. Tous ces bruits ne réveilleront pas les douces et blanches demoiselles… Une nuit agitée à danser…

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Moi je suis dans la cour, le nez levé vers la façade sud, le dos tourné à l’entrée d’ où arrivent les derniers invités se frayant un chemin vers le seuil du château. Ils passent sous l’arc de pierre d’où l’on aperçoit en été l’or des champs de blé inondant la campagne.

Heureusement le temps est magnifique, la pluie des jours passés a lavé les vieilles pierres. Elles se mélangent, se confondent avec les nouveaux embellissements du futur majestueux édifice. Le Roi, ainsi le désira. Embellir, rénover et surtout peupler l’intérieur du château de gentes dames, damoiselles et jouvenceaux. Il est loin le temps de la soldatesque dans sa forteresse.

La douceur des temps, en ce temps de grâce, nul ne guerroie plus dans le royaume. Un renouveau de paix semble chanter, pleuvoir du haut des tours. Ces tours anciens vestiges qui sous la puissante masse des bâtisseurs ne tarderont à tomber.

 

Dans les appartements du Roi, des rires, chuchotements, bruissement de soie et de rideaux.

Les Dames assistent au lever du Roi.

Puis viendrons les courtisans, faisant allégeance tout en courbette et profond salut.

Le Roi est levé ! Le Roi restauré ! Tandis que du viret de sa chambre s’enfuit en ses légers habits de nuit, une demoiselle inconnue de la cour.

Les bruits, l’agitation fébrile et sonore des préparatifs de la fête, ne peuvent faire oublier la messe célébrée dans la chapelle.

Chapelle privée du châtelain, où la cour du Roi attend le Roi.

 

Je viens de quitter la foule qui encombre les alentours, je me glisse dans l’ombre d’un pilier, un coin désert et sombre d’ où je pourrai apercevoir…

Comment ne pas dévorer des yeux ces beaux chevaliers. Ces hommes jeunes, hardis, menant une vie périlleuse qui de leurs loyales épées vont de royaume en royaume conservant, protégeant, celui du Roi qu’ils se sont choisi.

Ils sont beaux ! Jamais d’eux, un regard ne se posera sur moi.

 

Qui me voit ? Qui m’entend ?

Moi, qui ne vais que des cuisines, aux couloirs obscurs des domestiques.

Quelle compensation, quand les croisant dans le grand escalier, les trouvant dans la salle d’arme, les frôlant, respirant leurs odeurs. Puis doucement les suivre, les accompagner dans les instants, où tous réunis, gentes dames et damoiselles, jouvenceaux et chevaliers, dans la douce musique d’un luth un peu triste, échangent dans la douceur des nuits printanières ….

Qu’il m’est doux d’être là ! Le Roi ? Le voir, je n’oserai. Il me ferait chasser ! Si l’on m’apercevait ou lui contait.

 

Mais moi, qui me vois, qui m’entend ?

Dans la grande prairie l’herbe grasse frôle l’eau de la Durance, cette rivière qui  ensuite contourne le château, puis tranquille, apaisée, poursuit sa course, et dans une courbe profonde, vient lécher les murs qui annoncent les remparts. C’est l’endroit prisé des curieux et des marchands. Tous veulent assister, voir les péniches, et regarder les lourdes barques qui accostent.

Que de richesse venue de lieu qui me sont inconnus. Je reconnais, les jarres d’huile et de vin, les sacs de farine, de blé, d’orge, les sacs de grosses toiles emplis de jolis haricots, si jolis que l’on pourrait en faire des colliers de perles. Je reconnais aussi, les ballots de tissus refermant les douces soies, d’autres en grosse toile contenant des grandes étoffes de lin, de coton et de laine. Je retrouve l’odeur printanière montant des paniers tressées des roseaux de la rive, débordant de légumes et de fruits. Délicatement enveloppés dans la paille, de mignons ballotins de frais fromages, tout sera débarqué.

 

Je cours, je remonte le bas de ma robe, dans l’allégresse de ce jour de joie, on me bouscule. Charrettes et charretiers m’écraseraient, le cracheur de feu, incendierait les pans de mon maigre manteau. Tandis que profitant du tumulte, du chahut, prestement ma main dérobe un fruit.

Je me sauve, vers les grandes terrasses encore inachevées. Le maitre maçon, bien que pressant les ouvriers, craint que le mortier retiré des coffrages ne soit sec.

Aussi dans ce désordre de pierres taillées, je me cache sous une jardinière d’où les fleurs en abondance se déversent sur les dalles de la terrasse.

Ici, ni les lions de pierre, ni la beauté  des statuts ne m’effraient, ni ne me font craindre une indiscrétion qui révélerait ma présence en ce lieu qui m’est interdit !

Pendant que je mange le fruit volé à l’étalage, un bruit de voix m’alerte : de jeunes apprentis venus ramasser les miettes de mortier séché qui jonchaient la terrasse, sans négliger un compas, et le ciseau, outils oubliés du sculpteur, puis en riant se sauvent.

Aux bruits, chants, musique qui montent de la prairie, rassurée de savoir la fête de l’autre côté du château, je sors de mon abris, me penche au – dessus de la balustrade. Dans la douceur de cette belle matinée je regarde la plaine, cette terre tant désirée du Roi, cette terre une des plus riches du royaume, traversée par la rivière apportant l’abondance et la prospérité. Des enfants jouent sur les remparts du château, tandis qu’en contrebas dans les écuries rénovées les chevaux bronchent et hennissent.

 

Je dois redescendre vers les cuisines, mais je m’offre le plaisir de traverser la grande salle, où sur le sol dallé de pierre, des pétales de rose çà et là se mélangent à la paille, cette paille fraîche dont l’odeur me chatouille le nez.

Un feu est allumé dans la grande cheminée, les matinées printanières sont fraiches. Les murs épais, les ouvertures aux menuiseries incomplètes malgré les lourdes tentures laissent entrer un vent léger qui pique mes pieds nus. Mes pieds sont sans importances, mais la gorge des Dames. Elles ne peuvent attraper froid.

Sur le seuil, des gardes trop occupés à boire de la Bièr, un mot nouveau qui désigne la Cervoise, un mot nouveau, mais une boisson toujours fermentée d’orge et parfumée aux fleurs de houblon. Gourmands et assoiffés, ils ne me m’apercevront pas glisser vers les profonds escaliers qui mènent aux cuisines.

Là, dans la cuisine bâtie en contre- bas du mur d’enceinte, par ses fenêtres étroites situées au ras du jardin potager donnant sur le grand pré, là, je ne perdrai rien de la fête.

 

Le Roi René monté sur son destrier traverse le pré. La foule l’acclame. De l’enceinte, de partout jaillissent des clameurs en l’honneur du bon Roi.

Du haut de sa monture il contemple son domaine, ce château qu’il espère un jour voir achevé. Des lézardes des anciens murs de la forteresse laissent voir les pierres tombées, qui encombrent à présent le sol.

Se laissent voir aussi les toits écroulés, les trous béant de la vieille façade qui donne sur le débarcadère rudimentaire qui servait depuis longtemps d’accostage aux mariniers de la Durance. Son maître d’œuvre lui a promis un port dès l’automne, bien avant les grandes pluies.

La Durance est souvent capricieuse…

Des fifres, pipeaux, luths, mandolines et tambours, une joyeuse compagnie s’est installée sur une estrade de bois dressée dans un coin du pré. Des airs entraînant de chansons populaires et paysannes s’entendent de l’autre côté du village. Tous accourent. Il y a bal au château !

Jongleurs, cracheurs de feu, Gitanes à la peau sombre, bras et chevilles cerclés de bijoux dansent en découvrant, (que Dieu leur pardonne,) leurs jambes dorées.

Dans leurs chevelures sombres des pierres de couleur étincellent, tandis que sur leurs bras levés des breloques multicolores teintent à leurs poignets. Les bonnes dames écartent leur mari, trop pressés de serrer de pré (ces créatures venues de l’enfer !)

Aujourd’hui est un jour de fête, le Roi René est en son château. Villages et alentours accourent pour partager la grande foire de printemps.

Midi sonne à la chapelle dressée sur son rocher qui surplombe la seule route carrossable conduisant dans les Alpes. Midi ! C’est l’heure des gentes dames, des jouvencelles, et des jeunes damoiseaux parés de leurs atours viennent enfin, se mêler à la fête.

 

Je me sauve et court, saute sur un vieux mur d’enceinte pas encore écroulé, là ignorée de toutes et tous je contemple…

Que les dames sont belles ! Que leurs bijoux sont ravissants ! J’aurai aimé moi aussi porter ces longues robes de fin velours au buste étroit qui leur donne l’air de poupée trop sages. J’aurai aimé, moi aussi porter bas de soie et souliers de satin. Certaines tiennent leurs aumônières tissées de fils d’or, serrées sur leur poitrine. Moi je sais qui les offrit et à qui.

Gentilshommes du Roi, Preux Chevaliers, Adorables Pages.  Charmants cadeaux en échange, d’une promesse, d’un souhait et délicieusement plus, dans l’obscurité des grands espaces inachevés…

 

Qui me voit ? Qui m’entend ?

Les tables sont dressées sur des tréteaux, celle du roi en T, tandis que les autres tables alignées tout autour du grand- pré, forment un grand carré, où dans son centre grillent porcelets, moutons, et épaisses tranches de bœufs. Des ribambelles de saucisses, pâtés, venaisons, poissons de la rivière toutes ces   (mignardises)  sont disposées sur de grands étals de bois. De maigres chiens rodent, vite chassés d’un coup de baguette tendue par un gamin en sabots. Tout cela sous le regard du rôtisseur du Roi. Lui seul sait, comment le bon Roi apprécie ses rots.

Soudain, je me baisse. L’évêque de Saint Maximin, suivis de deux ou trois moines, s’approche de la table royale. Ils sont logés au village voisin, dans la résidence d’été de l’archevêché de la bonne ville d’Aix. Le bon Roi abrège leurs courbettes. L’église et sa puissance ne l’émeuve guère. Aujourd’hui, personne ne craindra leurs regards sévères.

Les odeurs, bien avant leur entrée dans la prairie les avaient déjà fait saliver. La gourmandise qu’ils essaient de dissimuler sous leur profond capuchon… Moi, je la vois, la ressent.

La gourmandise ! Péché mortel ! Demain en confesse, en longues prières, promettant la repentance, assurant le pardon…

Qui me voit, qui m’apercevra, piquer dans un grand plat de terre cuite, la cuisse dodue d’un poulet rôti.

 

Dans la cour du château désertée, assise sur une pierre dorée venue de la carrière du village, je mange à pleine main, m’essuie la bouche sur la manche de ma méchante robe, et sort de ma poche un reste de pâté et de pain. Oui du bonheur ! Pourquoi je ne danserai pas moi aussi au milieu de la cour, pourquoi pas moi aussi ? Il ne faut pas rêver, moi la souillon de service, celle qui se cache du regard du Roi. Celle qu’il ne voit plus.

Alors qu’il me vit ! Me guetta la nuit venue, écouta le bruit de mes pieds nus dans l’épaisseur de pierre du secret couloir…

Une fois ! Rejetée, oubliée, je glisse éthérée, évanescente, invisible.

 

Qui me voit, qui m’entend ?

Les murs du château sont et seront mon domaine. Qu’importe les ans, les changements, le château est à moi. Dans la blondeur de sa pierre, de ses couloirs, de ses vastes salles, de ses caves si profondes , où restent visibles, pétrifiées dans le gypse des   formes si anciennes qui laisseraient penser, qu’un autre temps, un autre monde s’étalaient sous nos yeux. Je me refuse d’y croire !

 

La nuit est venue. Les torches incendient de leurs lumières fauves les murs, les remparts, le pré et la cour du château. On danse dans la cour. On danse dans le pré.

On danse dans les grandes salles, où gentes dames et damoiseaux se tenant la main par deux avancent, se font une révérence, le ballet commence. La musique majestueuse de la Basse Danse peint sur leurs visages un air grave mais heureux. Quelques instants… Une dernière révérence la Basse Danse s’achève. D’autres sauteries plus entrainantes les emportent.

Tarentelle, Pavanes, Branle et Corde les feront danser toute la nuit. Que de mains qui s’étreignent, de sourires qui avouent, de regards qui promettent…

Le Roi s’amuse, le Roi est gai ! L’aube pâle et blanche colore un coin du ciel. La fête est finie.

Dans la chambre du Roi, enfin seul, les rideaux qui ornent son baldaquin sont tirés.

Le Roi tend l’oreille… Du viret dissimulé par une tenture, se fait entendre le bruit de mignons petits pieds, se fait aussi entendre le bruissement de soie de sa belle d’un soir.

 

Qui me voit, qui m’entend ?

Fuir, pour ne pas être vue, surprise, et m’enfoncer au plus noir de ce lieu.

Souffrir de ne plus être. Moi qui éternellement me souviendrai…

La nuit est profonde. La campagne aveugle de la moindre lueur. Dans les écuries un grand silence. La Durance paraît dormir. Moi seule entends la chanson des pierres blondes.

Moi seule aperçois l’avenir peint de bleu, se tendre en toile de fond sur le royaume du bon Roi René. Le Roi, qui ce soir dort en son château de Peyrolles.

Que me reste-t-il à faire ? Eternellement glisser, invisible, évanescente…

Que les eaux de la Durance furent froides, quand du haut d’une muraille… Au matin, mon corps ramené sur la berge, fût enterré au bas du rempart nord. Là où se dresse sur la grande terrasse la statue du Roi René. Ce roi immortalisé qui, de son regard de pierre contemple l’étendue de son royaume.

Qui me voit ? Qui m’entend ?

FIN.

ET MAINTENANT, MUSIQUE !

Un silence opaque et dense, un grand couvercle recouvrait le monde.

Le monde devenu sourd s’était endormi !

Un silence planétaire ! Une maladie ? Une contagion ? ! Plus aucun bruit. Combien de jours et de nuits…

Un mouvement, presque rien, un geste timide, hésitant, une branche que l’on soulève.

Toujours sans bruit, sans un infime son, un jeune garçon émergea de la forêt.

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Pourquoi s’était-il réveillé, seul et perdu au milieu d’un lieu dont il n’avait pas gardé le souvenir.

Que s’était-il passé ? Que leur était-il à tous arrivé, avant que ne surgisse cette infirmité :

Ne plus entendre !

Leurs cris de désespérance, bouches ouvertes poissons hors de l’eau… Silhouettes grotesques et gesticulantes, pantins morts… Le monde soudain s’était tu ! Un silence pour les hommes…

Le jeune garçon sorti de la forêt ne put se rappeler : quand après le silence, le sommeil d’un seul coup en une seule nuit  les avait terrassés.

Sentir, voir, mais ne rien entendre !

Pourquoi se mettrait-il à crier ? Qui sortirait de la forêt ? Des hommes et des femmes eux aussi, éveillés de cet étrange sommeil ?

Bien sûr, ils pourraient se sourire, s’étreindre, manifester la joie de se retrouver.

Il tourna sur lui-même les bras en croix, le visage levé au ciel, rien pas un bruit, pas un seul murmure.

Où étaient donc passés les oiseaux ? Le vent chantant, oui le vent où était-il ? Les grandes orgues de la forêt s’étaient tues. La chanson du ruisseau ?

Il n’avait plus d’angoisse, plus de peur. La peur causée par le silence qui, soudain les avait frappés, cette peur, ils avaient tous eu le temps de l’éprouver …   Avant que ne surgisse ce grand sommeil emportant avec lui les souvenirs des hommes.

La peur, pour lui avait disparu !

Que ne donnerait-il pas pour réentendre le moindre, l’infime bruit d’un insecte croquant une feuille verte. Que ne donnerait-il pas pour réentendre le bruit formidable des avions perçant le ciel.   Tous, tous étaient devenus sourds !

Plus un son ! Qui aurait pu imaginer ?!

Lui seul réveillé, seul pour l’instant ? Ce grand sommeil dont il était sorti, ce grand sommeil qui avait suivi le silence fut un miracle, avant que le monde entier ne devienne fou ! Un monde devenu insupportable, incompréhensible !

Fou, il savait qu’il n’était pas fou !

Il se souvenait de son prénom : Amrit. Un Amrit nouveau, seul et perdu.

Dans la lumière de ce jour qui commençait, dans les odeurs sucrées de la terre au printemps, Amrit le dos réchauffé des premiers rayons du soleil, se dirigea vers la plaine.

Il sauta d’une pierre à l’autre, se rattrapa aux buissons. De ses bras agités tel un nageur, brassa l’épaisseur de l’air qui l’entourait. Avant, avait-il conscience de l’épaisseur de l’air ?

Avant, le gout sucré de la terre, emplissait-elle sa bouche ? Avant, la beauté qui l’entourait, lui causait-elle ce serrement au cœur ?

Avant, déjà son cœur battait au rythme de la beauté du monde.

(Fou, était-il fou, quand la nuit venue, il s’enfuyait…)

Les pierres, les cailloux, la chaleur du soleil Amrit s’enivrait de lumière et d’odeur.

Mais il n’entendait pas ! Avidement comme un homme assoiffé, vainement, assis là sur un rocher, il essayait de se souvenir de tous les sons, de tous les bruits. Le brouhaha des voix, l’éclatement des rires, et par-dessus tout la Musique ! Que n’aurait-il donné pour percevoir la Voix, l’unique voix, vers laquelle avant le grand Silence, Amrit fuyait !

(Fuir, aller au bord du fleuve, là dans la complicité de la nuit, il guettait.)

Amrit se souvenait de la Musique…

« Mais avant, en ouverture du magnifique instant  où, la voix… s’élevait un chant lourd et grave. Le  fleuve doucement apaisait le tumulte de ses eaux, puis doucement comme une respiration qui se calmait…

Un dernier grillon dans l’air de la nuit. Là- haut dans le ciel, il lui semblait que, les étoiles  silencieusement accordaient leurs violons. Lui semblait aussi que, la lune illuminait un archet céleste suspendu. Quelques frémissements encore, des êtres inconnus : le petit monde ami des bords de la rive s’invitait dans les roseaux. »

Amrit était seul. Nuits magiques, nuits volées et interdites…

Dissimulé, allongé sous une corniche du balcon, les yeux fermés, pourquoi voir ! Il venait pour entendre !

Il faisait nuit. Seule la lumière dans une salle du pavillon de musique, une lumière douce entre le rose et l’orange. La seule lumière éclairant ce coin du fleuve. Une faible lumière qui se cacherait… qui regarderait dans la nuit, ne pourrait deviner et surprendre que, là …

Amrit dans le plus grand secret.

Caché dans la nuit. Caché de toutes les joies condamnées, Amrit venait écouter la musique, venait entendre la Voix ! Surprendre l’Interdit Magique…

Dans ce vieux pavillon de musique depuis longtemps oublié, les crues du fleuve avaient tant joué à saper ses piliers, délaver la façade peinte où, se devinaient encore les corps alanguis de belles danseuses peu vêtues.   C’était là, dans la nuit qu’il fuyait.

Amrit se souvenait aussi des anciens du village pour qui la nudité des femmes n’était pas une offense. C’était il y a longtemps.  Il y a longtemps aussi la musique n’était pas interdite !

Ils n’étaient pas tous devenus sourds ! Pas encore.

La terre continuait de chanter.

Amrit pouvait se contenter du puissant opéra que lui fredonnait le Monde. Un orchestre cosmique pour lui. Il était seul à l’écouter.

Etait-il seul à percevoir le chant magique du monde avant que, venant d’on ne sait où, sur toute la surface de la terre s’abattît le grand silence.

Amrit ne voudrait pas revivre ces instants. Et pourtant…

« … Sur des écrans géants dressés aux carrefours chacun pouvait lire la longue liste expliquant, les raisons, dénonçant les coupables, accusant les responsables… Tous les grands esprits : les savants, les philosophes se relayaient pour tenter d’expliquer à coups de grands gestes : Il fallait informer ! Calmer la peur ! Rassurer ! Expliquer la surdité des hommes et des femmes. Les ordres aboyés de leurs dirigeants, les rappels du haut des muezzins… tout était devenu silence.

Du haut des muezzins des projecteurs s’allumaient, pour prévenir la population.

Accourir ; lire, découvrir, écrit en grosses lettres capitales : la litanie exposée, promettant des guérisons, des solutions plus fantaisistes les unes que les autres. »

Puis ont suivi les accusations, les insultes. Certains en arrivèrent aux mains. Où étaient le ou les coupables ? On trouva des boucs émissaires ! Les femmes et les jeunes filles furent les premières désignées… Il fallait punir ! Il fallait sévir !

Certains trouvèrent le temps d’apprendre le langage des signes.

Alors sur les immenses écrans de télévision entre l’angoisse, le rire et la colère, des femmes et des hommes dans des gestes de mains et de bras racontaient, tentaient d’exprimer par de curieuses grimaces apparues sur leurs visages, tout un jeu de mimiques à faire rire si, la situation n’avait été si terrible et désespérée.

Bien sûr on accusa les pays riches, d’empoisonner le sol des pays pauvres !

On accusa les pays pauvres de vouloir trop vite devenir riches. Tous les pays s’empoisonnaient mutuellement.

On chercha des virus responsables, on chercha dans l’eau, dans l’air, s’ajouta à cela la crainte de quelques esprits dérangés qui auraient voulu soi- disant, empoisonner le monde.

De vieilles peurs ressurgirent ; on évoqua la Peste, le Sida, l’Ebola et tant d’autres maladies.

Commença l’horrible chasse aux sorcières. On alluma des bûchers. Brandit d’immenses croix de bois. On brûla tous les livres. On ferma toutes les salles de spectacle, ces lieux où se propagent les vices et les idées pernicieuses.

Tout on ferma tout ! Toutes les joies, les rires, et les chansons. Tout !

Pourquoi se réunir si tout échange, tout partage était impossible ?

Alors tout le monde se méfia de tout le monde.

On se terra, s’épia, douta de la moindre nourriture, de la moindre goutte d’eau… Des suicides, sûrement les moins sots, ou les moins courageux… »

Dans le doux pays d’Amrit.

Bien avant que le Silence ne les foudroyât, les rires, les joyeuses réunions sur les places publiques, la musique et la danse avaient disparu, interdites.

Le peuple filait doux et soumis. Des hommes barbus et en armes sillonnaient les rues et les places du moindre village, de la plus grande ville. Des soldats avaient quitté leurs casernes, abandonné leurs champs de bataille pour apporter le calme, tempérer, rassurer, le croyaient –ils les populations. Hélas, ils ne faisaient qu’ajouter la peur, à tous les interdits qui avaient frappé ce beau pays. Un silence bien avant la terrible contagion depuis des années s’y était installé.

Bien avant les interdits dans les musées en ruine, dans les bibliothèques fermées ou brulées, Amrit se souvenait des sculptures, bas- reliefs, peintures, toutes ces œuvres d’art rappelant le pays magique d’avant…

Amrit se souvenait des livres qu’il parcourait des heures entières, en toute liberté, des livres où s’étalaient en mots, en images, l’aventure réelle ou imaginaire des hommes et des femmes de son pays.

Amrit se souvenait de sa mère.

Se souvenait de ses sœurs, des sœurs de sa mère, toutes ces femmes parées d’étoffes de couleur, allant et venant, joyeuses et libres. Leurs rires comment les oublier ?… Et puis soudain, un jour ils s’étaient tu ! Rire à quoi bon, quand on ne vous entend plus !

Rire quand il n’y a plus de joie à exprimer !

Les femmes étaient devenues de sombres silhouettes, glissant, rasant les murs. Pères, époux frères, voisins et amis ? A qui pouvait-on avoir confiance? Se taire alors que l’on pouvait encore parler, s’exprimer, dénoncer. Rien !

Amrit avait appris : lisant sur les grands écrans que dans d’autres pays du plus puissant au plus pauvre, dans tous les pays, tous les hommes s’étaient tus !

Du courage, de l’espoir ?

Que manqua –t-il à ces femmes, à ces hommes pour hurler leurs colères ?

Crier quand on pouvait encore les entendre. Qu’il est vain de crier dans un monde de sourd !

Pour Amrit, une nuit allongé près du fleuve.

Une idée avait surgi, mais il n’osa la partager.

A quoi servait la parole des hommes, puisque personne n’écoutait personne.

L’idée surgie : Une punition céleste tombée du ciel, les avait foudroyés !

La nature est sage, pourquoi conserver un organe alors qu’il ne sert plus?

L’humanité était tombée malade !

Tous devenus fous, sur une planète indifférente. Les saisons n’avaient jamais été aussi belles, la nature semblait jouer la coquette, montrer mais ne rien laisser espérer.

Plus d’espoir ? Il leur resta la haine !

Sur les grands écrans apparurent les images d’immenses feux d’artifices sous lesquels de grandes villes s’effondraient. Des immeubles s’écroulaient tels des châteaux de cartes.

Les rivières charriaient le sang des innocents que l’on ne regardait plus. Comme l’on n’entendait plus la moindre plainte, le moindre soupir, la moindre prière. Un silence plus sourd que celui du fond du plus profond océan.

Pour Amrit seule la Musique des hommes, la Musique de la terre lui manquaient. Pour lui tout était musique, les mots, les rires, les odeurs et les souvenirs, tout était Musique !

La fin du monde ?

Quelque part dans l’univers cherchait-on la fin du monde des hommes ?…

Une nuit, semblable à toutes les autres nuits une partie du monde s’endormit et jamais ne se réveilla. Une autre nuit… pour plonger dans le sommeil, l’autre partie du monde… Deux nuits, seulement deux nuits ! Le monde des hommes n’exista plus ! La planète s’était endormie.

Il lui faut oublier.  Pourquoi se souvenir.

Amrit éveillé, isolé, hanté d’un seul désir… Se souvenir… Revoir et imaginer d’entendre dans le pavillon de Musique, la Voix, la douce voix d’ange tombée du ciel. Amrit ferme les yeux…

« Le cœur accéléré, la gorge étreinte, immobile il attendait.

Attendre pour Entendre. La première note du Sitar. Reconnaître aussi l’Ektara à une corde. De cet instrument l’unique corde pincée, laissait dans l’air une note légère s’élevant, t-elle une fumée. Comme une fumée elle montait, s’enroulait, emplissait la nuit.

Reconnaître aussi, les petits battements des mains frappant le Dugi, petit tambour à deux faces. Comment oublier l’éclatement des petites cymbales assurant la percussion. Puis paraissant voleter tout autour tel un oiseau insolent, le son aigu et pourtant mélodieux d’une flûte en bambou.

Il faisait nuit.   Il écoutait, semblait reconnaître : la douce musique d’un Raga, un long prélude avant que, descendant du ciel la Voix se fit entendre.

Une voix de femme Incomparable. Unique. Une voix venue par- delà l’océan, par -delà les frontières des hommes et du monde. Une voix si douce, si douce, il en ressentait une douleur venue du plus profond de lui-même. Une voix à faire pleurer. Une voix mouillée, claire et tranquille. Une voix à respirer, sentir l’odeur des grandes eaux du fleuve silencieux.

Puis : Nouveau pincement d’une corde du Sitar… L’Ektara ajoutait son unique note suspendue… Petits roulements échappés du Dugi… L’insolente et mélodieuse flute en bambou… La voix changeait…

A cet instant il en était sûr : descendus des hauts plateaux, les fauves apprivoisés mangeraient dans ses mains, s’endormiraient sur ses genoux. Pourtant, jamais, jamais il ne voulut voir le visage de la Voix ! Rester allongé, immobile, les yeux fermés. Seul ! »

Le soleil était plus haut dans le ciel.

Amrit revint dans son univers capitonné. Un asile de fous ! Des fous endormis il ne sait où.

Il ne voulait pas le savoir.

Il lui semblait, que tout au fond de lui, résonnaient les nuits mélodieuses du pavillon de Musique.

Oui, il lui semblait que venaient s’ajouter à ses souvenirs, des palpitations, des vibrations !

Une caresse infinie, une étreinte.

Le vent jouait sur sa peau, des odeurs le pénétraient. Sa peau où chaque pore respirait, sa peau frémissait.

Deviendrait-il fou, à s’imaginer percevoir au travers de sa chair, les sons qui l’entouraient.

Amrit, affolé, mais heureux de ces sensations nouvelles. Se mit à courir, traversa… descendit… remonta… et surgit, au- dessus du fleuve.

Le fleuve immuable charriant dans le puissant courant de ses eaux grasses et fertiles un limon riche nourrissant les rives. Ces rives chargées de roseaux qui pliaient au moindre soupir des eaux.

Amrit devinait au-delà du grand fleuve, le désert et ses vents de sable.

Sa peau était devenue sensible, telle un Dugi, sa peau résonnait comme un tambour.

Le chant de la terre, la chanson des eaux et des roseaux, ce n’était pas de ses oreilles qu’il les percevait, même le sifflement du vent sablé du désert.

Sa peau résonnait, il était devenu tambour ! Sa tête tournait. Son cœur chavirait…

Courir vers le pavillon de Musique. Attendre la nuit, pour retrouver…

« … Revenir le Sitar, l’Ektara, les Cymbales, le Dugi, l’impertinente Flute. Surtout revenir la Voix. » Amrit avait compris. Il entendait ! Il n’était plus sourd !

Il entendait des sons, non audibles par des oreilles. Une joie profonde s’écoula en lui. Amrit pleura de joie.

Il faisait nuit enfin ! Doucement, il pouvait se glisser sous le balcon, oser un regard sur les danseuses nues ornant les façades, puis, s’allonger dans le silence, une attente …

Attendre pour Entendre… La voix…

Le fleuve. La nuit. Le ciel les étoiles et la lune.

Un dernier bruissement : le petit monde ami de la rive, s’installe.

Alors pour Amrit : ET MAINTENANT, MUSIQUE !

LA VIEILLE

Ses jours sont comptés, normal à son âge, quelques jours, des mois, mais comptés !

Elle en presserait, raccourcirait la durée. Pourquoi continuer, sa vie s’achève, se terminent aussi tous les secrets, les corps enfouis… Ces mensonges, il les fallut pour continuer la longue série de ses meurtres.

Il pleut, de ces lourdes pluies de Novembre, il pleut ainsi depuis des jours. Depuis des jours les souvenirs reviennent…

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-Le premier meurtre.

Etrangement celui-ci fut le plus facile. Un enfant, presque un bébé. Un meurtre pour elle, mais pour tout le monde une étrange disparition. Comme elle fut adroite, enfant elle-même qui aurait pu deviner. On chercha, mais après la guerre, tant de nourrisson, d’enfants atterrissaient dans des orphelinats, transitaient dans des services, pour une nuit, quelques jours Comme personne ne le réclama. ..

Qu’il lui fut facile de l’étouffer, étrangler, elle ne sait plus, il y a si longtemps.

Cette pluie qui ne cesse, les souvenirs qui reviennent.

Après ce premier meurtre, l’enfant qu’elle était, grandit. Qui aurait pu soupçonner un tel méfait chez cette gamine souriante, se mêlant aux jeux, attentive en classe. Personne ! Mais elle savait. Elle savait que son geste malgré l’horreur qu’il aurait suscité, si le petit cadavre fut trouvé, son geste était sans haine. Il fallait qu’elle tue.

Un besoin impérieux, incontrôlable. Elle en ignorait les raisons profondes, elle était si jeune.

A présent, dans le reflet d’une vitre griffée de pluie, regardant son visage vieilli et ridé, sa tête à la chevelure hirsute de vieille femme, des regrets, elle n’a pas de regrets, et cela ne l’étonne plus.

« Il me sera plus facile de glisser, se laisser glisser enfin ! »

La pluie redouble. Un vent furieux cingle la façade de la maison. Quelque part tout en haut, une porte claque, le viel escalier de bois grince, elle sait qu’il n’y a personne. Elle est seule, seule le soir, quand montant se coucher, les marches gravies lui renvoient un écho au moindre de ses pas. Personne ne la suit.

Quelques années : fille sage, puis, presque une demoiselle, puis demoiselle… Revint en elle non pas un désir, mais une obligation vitale de tuer. Faire disparaître. Ne plus être confrontée, ne plus voir. Seule la disparition, le meurtre oui le meurtre de ces êtres qui inutilement la harcelaient, croyait-elle, devaient mourir. Un impératif douloureux mais nécessaire. Eux ou elle.

C’était de nuit, elle préférait la nuit, où, seule elle accomplissait le rituel de la mise à mort.

Une approche facile, qui aurait pu seulement se douter… Elle leur parlait, il fallait bien leur expliquer sa venue, les rassurer peut être. Armée d’une dague, à la lame aiguisée des deux côtés, elle plongeait son arme. Le cœur rien que le cœur. Là. Comment aurait-elle pu le manquer ? Le sang, quelle importance,  se nourrir du sang de ses victimes, s’en frotter tout le corps, ses mains écarlates caressant son visage. Un rituel, une certitude l’assurant de leur néant.

Les corps trainés dans la nuit, ensevelis au plus profond de la forêt, cette forêt, presque une jungle qui était, est encore son domaine. Qui aurait su ? Seulement se douter ? Une si jolie demoiselle !

Le monde autour d’elle était-il aveugle ? Pour ne pas voir, reconnaître en elle. …

Quand personne ne s’intéresse à personne…

La pluie ne cesse de tomber.

Revient à sa mémoire…Demoiselle sage, encore écolière…

Elle était en classe. C’est là sur le banc de sa classe CM2, qu’elle décida du deuxième assassinat. Il fut plus douloureux que le premier, plus froid et plus rapide, mais plus douloureux. C’est la nuit qu’elle officia. Etrange que la victime ne se rebiffa point, accepta, semblant s’offrir. De ce meurtre, elle en garda le souvenir vivace, presque un regret de l’avoir fait. Pourtant il le fallait. Elle devait vivre ! Et pour cela tuer, afin qu’aucun témoin ne vienne ou ne revienne un jour.

La pluie devenue folle sous les assauts du vent, ne parait plus tomber de bas en haut, mais tourbillonne, cingle, arrache. Des doigts crochus fait pour arracher, jeter à terre les murs de pierre de la maison, jusqu’au toit qui crie et se lamente de l’envolée des tuiles fracassées sur le sol détrempé. Une tempête ? Les torrents de boue descendus de la colline, n’éventreront point les fosses creusées. Au contraire au fil des années par épaisses couches, la boue dévalant la colline les avait recouvertes.

Une crampe à l’estomac. Faim ? Aurait-elle faim ? Elle oublie si souvent… Un paquet de clopes, et son vieux briquet, servent souvent de garde- manger. C’est là qu’elle trouve du réconfort. Mourir la clope au bec, tandis que le dernier whisky, dans le dernier verre, jettera ses reflets d’ambre.

 

Le vent- La pluie- Novembre. Les souvenirs sans les remords-

Elle tire une chaise près du feu. Un luxe, le seul avec le whisky et les cigarettes. Elle sent le tabac, la maison froide, la mousse de la forêt, l’odeur acide des fougères sous lesquelles… L’odeur des fougères, seule cette odeur…

Elle a tout le temps pour se souvenir, un peu comme une rançon, un dû, qu’elle se doit, seulement à elle. Se rappeler qu’elle eut raison, que cela était la seule solution. Elle n’avait pas eu le choix. Juste le choix fatal d’être une criminelle. Ces crimes elle les ressentit souvent comme une amputation. Pour vivre, de quoi était-elle capable ?   Vivre sans ramper, donner le change ; tuer afin de ne rien laisser derrière elle.

Le souvenir mortuaire : D’un corps encombrant, heureusement elle n’en était pas la cause, la vie s’en était chargée. Un cadeau cette mort, une délivrance, une joie terrible, profonde, une liberté. Un autre corps suivit, là encore elle n’en était pas la cause, comment aurait-elle pu les trainer… C’est deux corps lourds, engoncés dans leur armure de souffrance (elle le croit) surtout de leur échec. Comment dit-on pour désigner Papa, Maman. Ce furent les seuls meurtres qu’elle ne commit. La vie à parfois de ces espérances… Des vœux réalisés sans la culpabilité, ne serait-ce que de les avoir murmurés. Cadeaux ! Devait-elle les compter ? Oui, car non murmurés, mais espérés. Une mort sans le sang. Sans son couteau. Presque une mort par procuration… Eux l’avaient ratée, fêlée, une simple fêlure, cicatrice pâle, seul souvenir qu’un jour…

Maudite porte ! Satanée fenêtre ! Vent de tous les diables ! Et la pluie ! Et Novembre !

Elle tire sur sa cigarette, les pieds sur le bord de la cheminée, les buches rougeoient. Presque doux dans la grande salle au plafond bas et noir, noir de suie, lui qui fut un jour blanc.

Deux ou trois jours viennent de passer. Passer aussi le violent orage. Un soleil convalescent illumine la grande salle. Sur des étagères resurgissent çà et là posés depuis si longtemps, des objets offerts. Souvenirs, souvenirs sans souvenirs, des objets sans mémoire et sans joie.

La pluie disparue sous le pâle soleil, la vieille sort, vêtue d’un vieux pull, un vieux pantalon, des bottes d’égoutier, tant la terre est molle, gorgée d’eau. La maison tapie tout en haut d’une allée, où la nature reprenant ses droits, a envahi les bordures, élancé les branches et les cimes des arbres. De la route, et tout autour, tout, n’est qu’arbres, buissons, taillis. Un sous- bois touffu et impénétrable s’offre à la vue de tout curieux. Des curieux, au fil des années se firent rares. Il était bien fini, le temps des amis, des repas, et des longs apéros dans les soirs d’été.

Elle avait pris soin de ne jamais prêter à la suspicion, être comme tout le monde, chanter avec les loups. Le silence d’aujourd’hui ? Le temps est le seul responsable. Toutes et tous trop vieux pour aller et venir. Chacun restant chez soi.

Elle en est heureuse. Souvent elle avait craint les jeunes chiens d’amis… Jamais ses craintes ne se réalisèrent. Comment soupçonner cette jeune personne, puis femme, femme âgée, et aujourd’hui vieille femme, qui aurait imaginé, que là dans les sous-bois, sous la mousse, couronnés de fougère des corps, des rêves brisés, dormaient pour l’éternité ?

Comme elle fut adroite. Comme elle fut patiente, malgré ce vif désir d’en finir, faire cesser pour toujours la crainte, la douleur, et le dénoncement.

Une amputation, un avortement. Tous ses crimes ne furent pas toujours commis avec la certitude, d’avoir fait le bon choix, parfois trop pressée, n’écoutant que la voix assassine, qui l’assurait que là, était le seul moyen de se débarrasser, continuer de vivre, avec la certitude de ne plus rien craindre. Bon ou mauvais, à ces instant le seul choix qui lui fut offert : faire disparaitre, surtout que jamais plus ne reviennent tous ces instants dérangeants, soit de savoir, d’avoir vu, ou deviner ou, coupables d’un regard, d’un aveu. Incapable de raisonner, alors lui revenait l’unique pensée, Tue ! Morts ils n’hantaient plus sa vie.

Toutes ces nuits dans lesquelles, elle les appelait, les guettait. Comme il lui fut facile de les piéger. Que la nuit fut profonde et complice, la terre douce et malléable.

Au doux temps du printemps elle aimait se promener, s’arrêter un instant… La tête penchée, paraissant écouter monter du plus profond de la terre, de cette terre s’élevait : Là, le souvenir de la honte, plus loin le mépris, la faute, les échecs, les trahisons. Ces morts, de leur vivant en furent si généreux. Il y a tant de manière de tuer. Ils ne s’étaient point gênes. Ils dorment là, parfois serrés les uns contre les autres. Et, lui revenaient en mémoire les nuits de grand Sabbat !

Le temps des assassinats pris fin. Libre, légère, et belle. Ainsi elle vécut ses plus belles et jeunes années. Un jour viendra de rendre des comptes ? Elle n’y croit pas.

Mais elle aime se souvenir des meurtres fait par Amour. Rares, mais il en eut. Amour ce mot à lui seul, peut-il suffire, pour en expliquer les mille façons dont elle les aima ? Tuer par amour, un crime passionnel, le plus beau ou le moins pardonnable. Elle aurait pu fuir. Non, seule l’amputation pouvait la délivrer : trancher au ras, arraché, fouiller, afin que ne resta plus une seule racine. Que ces meurtres lui coutèrent. Tuer de trop aimer, tuer pour ne plus souffrir d’une douleur plus grande. La mort des autres, jamais elle ne la regretta.

C’est encore dans la nuit familière : Un à un, elle les appelle. Tous répondent. Tous l’aimaient. Ceux- là dorment sur les rives du lac, aux eaux toujours noires de l’ombre des saules. Parfois l’idée de mourir là …

Il fait nuit, sa promenade, la dernière, cette visite rendue… Elle aime en entrant allumer les lumières sur la terrasse, alors qu’à l’intérieur ne brûle qu’une lampe ancienne à l’abat- jour branlant. Radio Classique, France Musique, elle ne sait plus. De la belle musique comme elle aime, la seule musique digne d’accompagner les jours. Les jours vécus, les quelques jours qui lui restent à vivre. Elle s’en moque. Se moquera aussi du bruit double qui suit son pas dans les escaliers. Elle est seule. Elle le sait, dans cette nuit de Novembre, dans la nuit qu’elle aime tant, elle fera revenir, revivre les hommes qui l’on aimé. Ces morts données afin de ne pas souffrir.

Un à un, les appeler dans la nuit. C’est cette nuit que la vieille périt.

Un cercueil. Les grilles sont ouvertes. Ne tarderont pas les hommes en costumes de la société de construction à qui, elle avait vendu le domaine deux ans auparavant. Quel soulagement pour eux, que la vieille femme eut le bon goût de ne pas s’attarder plus longtemps.

Des pelleteuses, des engins de toutes sortes, éventrent la terre, abattent la maison. Que croyez-vous que l’on trouva ? Rien ! Rien la vieille avait emmené tout avec elle. Comme vous, comme moi, combien de morts, de petites morts faites de renoncement, de trahisons, de joies volées, d’envies, de désirs, et de rêves, pour seulement continuer de vivre, pour vivre.